Un jour à l’Université

Académie Universelle de Ketarop, Ketarop-sur-lac, année 2990 du calendrier divin.

L’agitation intense qui secouait l’aile de la Recherche et du Développement Technologique en ce milieu de matinée n’ébranlait en rien le docteur Wolsenwulei Yggiarl qui, comme à son habitude, se rendait tranquillement dans son laboratoire en esquivant mollement les divers obstacles tels que les chariots remplis de matériel d’ingénierie, les laborantins chargés de fioles colorées en équilibre les unes sur les autres et les étudiants internes qui déplaçaient des montagnes de documents, laissant une piste de feuillets perdus dans leur sillage. Sa queue touffue, qu’il faisait systématiquement sortir de son pantalon – par confort – et qui se baladait de gauche à droite, accentuait son air désabusé.

Il arriva devant une porte qui était ornée d’une plaque de cuivre pourtant l’inscription :

Laboratoire de recherche
Forcelle et énergie
Ludakenec – Yggiarl

Accompagnée d’une feuille sobrement agrafée juste en dessous :

ATTENTION DANGER
Usage de matériel dangereux
(Explosifs, Combustibles, Forcelle)

Sans jeter un seul regard à ces inscriptions, le docteur poussa la porte et entra.

“C’est pas trop tôt !” rugit une voix à l’intérieur. “Tu te rends compte que ça fait plus d’une semaine que tu arrives systématiquement après le premier quart ?“

Wolsenwulei, toujours imperturbable, accrocha son caban au porte-manteau, passa la main dans sa chevelure grise et s’approcha de sa collègue, la doctoresse Alesskissia Ludakenec. Celle-ci était occupée à nettoyer un fuseau de fourneau, objet ressemblant à un tube au bout duquel on peut insérer du combustible.

Quand Wolsenwulei arriva à sa hauteur, il sortit un journal de la poche intérieure de sa veste et le jeta sur la paillasse, juste sous ses yeux.

“Tiens, regarde ça, Aless !”

Tandis qu’il s’éloignait pour enfiler sa blouse de laboratoire, Alesskissia pris le papier et lu le gros titre.

Deux scientifiques de l’Enclave découvrent un remède miracle
capable de guérir presque toutes les maladies !

“Qu’est-ce que c’est que cette tisane ?” demanda Alesskissia.

“Un druide et une clergesse ont trouvé un moyen de combattre toute une catégorie de maladies. Ils ont baptisé leur remède antibiotique. Je me suis un peu renseigné, et c’est assez miraculeux. Ils ont découvert qu’une grande partie des maladies sont d’origine biologique, des infections ils appellent ça. Ils ont été capables de les cultiver en laboratoire et de trouver un remède très générique. Les antibiotiques peuvent apparemment guérir toutes les infections. Cela correspond à environ un tiers des maladies mortelles.
– Le journal dit presque toutes les maladies.
– Il exagère, comme tous les journaux. Mais malgré ça, ça reste très impressionnant. Une vraie révolution de la médecine.“

Alesskissia resta pensive un moment, puis, reposant le journal, demanda :

“Mais pourquoi tu me montres ça, en fait ? On s’en fiche, nous, on ne donne pas dans la médecine que je sache.“

Wolsenwulei fit volte-face dans sa direction, bras écartés.

“Non mais tu te rends compte ! Un druide et une clergesse ! Mais où va-t-on si ce sont les druides et les clercs qui font de grandes découvertes scientifiques ? Moi je te le dis : le monde de la science est sur le déclin.”

Alesskissia se retourna à son travail de nettoyage, incrédule.

“Ils pratiquent la magie de la Vie, c’est normal qu’ils soient bons médecins.
– Si tu le dis.“

Wolsenwulei concentra finalement son attention sur les deux grosses caisses qui étaient posées sur sa table de travail.

“Qu’est-ce que c’est que ça ?” demanda-t-il en les pointant du doigt.

Alesskissia se tourna vers lui avec un grand sourire.

“Ça, mon ami, c’est la raison pour laquelle je t’attendais avec impatience ce matin.
– Ne me dis pas que c’est…
– Si ! Précisément ! La commande que tu avais faites du filtre thermique est enfin arrivée !”

Wolsenwulei fit une moue incrédule.

“Mais comment c’est possible ? Ils m’avaient dit que tant qu’ils n’avaient pas reçu la forcelle qui était censée accompagner la commande, ils ne me l’enverraient pas ! J’étais censé attendre un mois de plus avant d’espérer la recevoir ! Ils ont réussi à avoir de la forcelle plus tôt que prévu ?”

Alesskissia hocha négativement la tête.

“Je me suis dit que si nous on arrivait à se procurer la forcelle par nos propres moyens, ils pourraient nous envoyer le filtre en avance. Du coup, je suis allée ce matin voir le bourgmestre pour lui acheter une partie de son surplus de forcelle. Du coup, en revenant je suis passée chez le fournisseur pour récupérer le filtre. Le reste de la commande arrivera plus tard, mais au moins, on peut commencer les expériences !”

Wolsenwulei resta sans voix.

“Et oui, mon petit Wolsy. Pendant que toi tu te plains que la science avance plus vite chez les autres, il y en a qui font vraiment avancer la science, ici !
– Tu es vraiment le fleuron des alchimistes !
– Et toi, la honte des arcanistes !”

Ils éclatèrent de rire.


L’ordonnateur Evensteiner Volganisiel courrait dans les couloirs de l’aile RDT en semant le chaos. Il bousculait chariots, laborantins et étudiants sans se soucier un seul instant des débris de métal, de verre et de papier qu’il laissait derrière lui.

Il entra en trombe dans le laboratoire de recherche sur la forcelle et l’énergie, et ce malgré le petit papier mentionnant les dangers potentiels.

“Docteur Yggiarl !” hurla-t-il en entrant. Mais, voyant l’étrangeté de l’expérience que les deux scientifiques étaient en train de réaliser, il s’interrompit dans son élan.

“Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ?”

Les deux collaborateurs avaient en effet disposé un tube étrange, dont une extrémité était bourrée de charbon de bois et l’autre recouverte par un filtre brunâtre. Le filtre n’empêchait surprenamment pas la lumière émise par la combustion de passer et l’ensemble projetait un disque de lumière sur une substance mi-liquide, mi-gélatineuse, de couleur bleutée – un bloc de forcelle. Tous les instruments étaient maintenus par des tréteaux et des pinces métalliques dans un équilibre qui semblait assez précaire.

Surpris dans leur intimité, les deux docteurs mirent quelques secondes pour assimiler les mots de l’ordonnateur. Ce fut Wolsenwulei qui prit ensuite le temps de lui répondre.

“Et bien, nous sommes en train de tester notre théorie en tentant de charger un bloc de forcelle en utilisant de l’énergie lumineuse, et en utilisant un filtre pour que l’énergie thermique ne le parasite pas.”

L’ordonnateur se rappela soudain qu’il était très pressé et invectiva Wolsenwulei.

“Docteur Yggiarl ! Vous parlez tradivi, n’est-ce pas ?
– Et bien, oui, mon père vient de l’Enclave et…
– Venez vite ! Nous avons un notable perfectionniste qui a besoin d’un interprète et nous n’avons que vous sous la main !”

Wolsenwulei fronça les sourcils.

“Non mais attendez, il est hors de ques…
– Pas le temps de discuter !” Volganisiel attrapa le docteur par le bras et l’entraîna avec fermeté en direction du couloir. En passant devant Alesskissia, il lui lança avec aigreur : “Le doyen a reçu une facture étrange ce matin, portant votre signature et celle du bourgmestre. Préparez-vous à devoir rendre des comptes !”

Et il quitta la pièce, emportant son otage avec lui.

Sur le chemin de l’aile administrative, Wolsenwulei tenta quand même d’interroger l’ordonnateur.

“Votre notable, là, il ne parle pas arsom ? Ni aucun sico d’aucune sorte ? Il ne parle vraiment que tradivi ?”

Volganisiel lui jeta un regard haineux.

“Vous croyez que ça m’amuse de traîner un de nos meilleurs chercheurs par la manche à travers toute l’académie ?”

Wolsenwulei, un peu excédé par toute cette violence à son égard, lui répondit d’un air taquin :

“Depuis le temps qu’on vous dit d’ouvrir une faculté de linguistique !”

L’ordonnateur ne répondit pas, sinon un grognement dans lequel le docteur crut entendre le mot budget.

Quand ils arrivèrent devant une des salles de réception qu’on réserve habituellement aux visiteurs de marque, Volganisiel reprit un peu de contenance. Il ajusta son vêtement, sa lavallière et ce que son alopécie lui avait laissé comme cheveux, et fit signe à Wolsenwulei d’entrer en premier.

Le docteur ouvrit la porte et se retrouva dans une salle superbe, aux teintures de cuivre et de turquoise – couleurs de l’arcanisme – aux fenêtres hautes dans le style Expressionisme du Deuxième Âge et avec en son centre une grande table d’ébène blanche, octogonale, autour de laquelle étaient disposés seize sièges molletonnés de velours, et sur laquelle on avait mis des rafraîchissements à disposition.

Sur un des sièges se tenait un homme, aux alentours de la cinquantaine, assez petit mais élancé, non sans être musclé. Toute la partie supérieure de son corps était nue et dépourvue de pilosité, y compris son crâne qui reflétait la lumière soleil qui filtrait à travers les fenêtres. Ses jambes et ses hanches étaient habillées de braies brunes ainsi que d’un pagne ocre. L’homme avait le phénotype du Pic-Brume, à savoir la peau légèrement bleuté et les yeux rose clair. Son physiom, visible de tous, consistait en une unique écaille hexagonale, semblable à celle d’une tortue, qui se trouve au milieu de son front.

Quand ils furent entrés tous les deux dans la pièce, l’homme les salua dans un langage que Volganisiel ne connaissait pas. Du regard, il incita le Wolsenwulei à lancer la discussion.

Le docteur s’assit donc sur un siège, de manière à ne pas être trop loin de l’homme tout en n’ayant pas à trop se tourner pour lui parler. Il lui rendit son salut, et commença à l’interroger.

“Il dit qu’il est venu de loin pour recourir aux services de l’Université” traduisit Wolsenwulei à l’intention de Volganisiel. “Il se dit honoré d’être reçu aussi richement et malgré le fait qu’il ne parle pas la langue arcanique.“

L’ordonnateur resta perplexe.

“Vous pouvez lui demander la raison précise de sa venue ?”

Les deux hommes échangèrent de nouvelles paroles en tradivi, puis Wolsenwulei résuma :

“Il souhaite qu’on lui procure un produit qui lui permettrait de faire tomber ses poils et ses cheveux.”

Devant l’air ahuri de Volganisiel, il jugea bon de préciser :

“Monsieur considère qu’il doit atteindre la perfection physique pour le travail artisanal et les arts martiaux. Sa quête l’a amené à chercher à rendre son corps le plus aérodynamique possible. Il se rase très régulièrement, mais est à la recherche d’une solution plus pérenne.”

L’expression d’incompréhension de l’ordonnateur ne changea pas. Le docteur haussa les épaules d’un air désolé et fataliste. Volganisiel se gratta la partie chauve de son crâne.

“Je vous avoue, docteur, je ne sais pas trop quoi lui répondre…”

Wolsenwulei se munit d’un sourire malicieux et lui dit :

“Ne vous inquiétez pas, je prends les choses en mains.”

S’ensuivit une longue discussion qui fit regretter à Volganisiel d’avoir choisi de rester debout. Les deux hommes échangeaient paroles et gestes et le perfectionniste alla même jusqu’à sortir des objets de sa besace pour les montrer à son interlocuteur.

Au bout de trente minutes de discussion, le perfectionniste se leva, tendit une poignée de pièces d’argent à Wolsewulei et quitta la pièce non sans lancer à Volganisiel un large sourire de satisfaction et une formule de politesse prononcée en arsom avec un accent à couper au couteau.

L’ordonnateur se tourna vers le chercheur.

“Vous m’expliquez ?”

L’intéressé se leva de son siège et commença son explication en se servant une tasse de thé.

“Et bien, disons que j’ai commencé en essayant de lui faire comprendre que les prix de l’Université étaient très élevés, mais le bougre est sacrément riche. Vu les sommes qu’il est capable de sortir, je pense qu’il s’agit d’un haut noble ou un truc comme ça. Du coup, je lui ai dit que comme c’était une idée originale et inédite, il faudrait au minimum dix ans de recherche pour la mener à bien. Au minimum. J’ai ajouté que de fait il fallait du financement, que c’est un projet à durée indéterminée et que ce serait probablement moins coûteux pour lui de chercher à atteindre son but d’une autre manière. On a échangé sur les alternatives – je vous passe les détails – et nous avons conclut qu’un changement alimentaire serait peut-être la meilleure solution. Malheureusement, comme nous n’avons pas d’expert en alimentation dans cette académie, nous ne pouvions l’aider. Du coup, il m’a remercié des conseils, et il a même tenu à payer la consultation.”

L’ordonnanceur ne comprenait pas.

“Mais pourquoi vous ne lui avez pas simplement dit que l’Académie Universelle ne pouvait pas accepter les requêtes des particuliers et que son financement était entièrement issu du gouvernement arcanique ?”

Wolsewulei haussa les épaules.

“Je n’avais pas envie de le froisser.
– Mais du coup il vous a payé ? Il vous a donné combien ?”

Le docteur compta les pièces qu’il avait entre-temps posées sur la table.

“Un peu moins d’un leg, en petite monnaie…”

L’ordonnanceur fit la moue.

“C’est ridicule !
– Le bougre ne doit pas connaître le cours du change. Mais bon, ça me payera une petite brioche demain matin !”

Wolsenwulei empocha les pièces et quitta la pièce, un sourire goguenard sur les lèvres.


Le réfectoire restait ouvert un quart entier. À partir de midi, il commençait à accueillir le personnel et les étudiants et restait à leur disposition jusqu’à la fin du troisième quart. Malgré ce temps d’ouverture relativement long – 3 heures au total – il était toujours bondé.

Le petit plaisir du docteur Yggiarl, quand il naviguait avec son plateau au milieu des tables serrées agrégeant nombre de scientifiques, était de chercher la table où se poursuivait le débat le plus épineux, qu’il soit scientifique ou non, et de s’y immiscer.

En tant qu’éminent chercheur, à peine plus jeune que le doyen de sa faculté, tout le monde le connaissait et peu de gens se risquerait à le refuser à sa table. Du coup, il prenait ça comme un jeu, dont le but – en tout cas le sien – était d’aiguiser l’esprit critique de ses collègue et d’attiser le débat, quitte à devenir pour quelques minutes l’avocat du démon.

Ce jour-là, il opta pour la table des chimistes, où se trouvait trois personnes. La première, la doctoresse Syvélium, tentait d’expliquer à ses deux collègues pourquoi il fallait d’abord rénover les laboratoires avant même de penser à rénover d’autres pièces de l’Université. D’ordinaire, ses sourcils qui étaient faits de paille de fer dorée lui donnait déjà un air sévère, mais là elle avait l’air particulièrement remontée. Wolsewulei remarqua d’ailleurs qu’elle agitait ses couverts comme s’ils étaient des instruments de persuasion, plutôt que de consommer le contenu de son écuelle avec.

Parmi les deux personnes qui l’écoutaient, l’une d’entre elles avait l’air de particulièrement s’ennuyer. Il s’agissait de la doctoresse Ludshneidess, une subordonnée de la doctoresse Syvélium. Elle tentait vainement d’interrompre sa supérieure pour proposer un compromis conclusif à son monologue, mais n’avait pas assez de charisme pour se faire entendre. La troisième personne, le docteur Jonhoo, écoutait en silence la tirade tout en ayant le visage fermé et les bras croisés, attendant impatiemment de pouvoir prendre la parole pour envoyer un flot de contre-arguments. Avec ses ongles, qui étaient faits d’une matière cristalline, il grattait nerveusement le tissu de sa tunique, à tel point qu’il avait fait un trou dedans.

Quand Wolsenwulei s’assit sans cérémonie à la table, les trois regards se tournèrent vers lui. Ils avaient tous une pointe de surprise, de désillusion et de mépris.

“Allons, allons, quelle chaleur dans votre accueil !“ lança l’importun au reste de la tablée.

“Ne venez pas nous embêter, docteur Yggiarl, il s’agit d’une discussion sérieuse.“ répondit Syvélium. Wolsenwulei dut contenir un fou-rire quand, à ces mots, Jonhoo roula des yeux et Ludshneidess plongea son visage dans ses mains dans un geste de désespoir.

Wolsenwulei s’amusa bien, ce jour-là. Il argumenta un temps en faveur du statu quo, aidant la jeune Ludshneidess à prendre la parole pour calmer Syvélium, mais lorsque le débat se dirigea vers une trêve, il renchérit en faveur de cette dernière et la dispute se relança de plus belle, faisant presque hurler de rage Jonhoo qui frappait du poing en faveur de la rénovation des lieux de vie du personnel avant celui des laboratoires.

Lorsqu’il eut terminé son dessert, Wolsenwulei décida de porter le coup de grâce :

“En notre âme et conscience, il faut en appeler à la raison : ce genre de priorité est très subjectif et les arguments avancés dépendent entièrement de la sensibilité de chacun. Rappelez-vous que c’est pour cela que le conseil d’administration de l’Université pratique le scrutin démocratique pour ce genre de décision.”

La réplique avait jeté un froid glacial, soutenu par le regard de ses trois interlocuteurs qui semblaient n’éprouver que haine à son égard. Wolsenwulei se leva alors et quitta la table.

“En vous souhaitant une bonne fin de journée !”


Le troisième et quatrième quart étaient généralement réservés pour les cours aux étudiants. Ils étaient souvent donnés durant les deux dernières heures du troisième quart et les deux premières heures du quatrième quart, pour un total de quatre heures de cours par jour.

Le docteur Wolsewulei, en tant que chercheur fondamental de sa faculté, ne donnait généralement qu’un seul cours de deux heures par jour, juste après le repas de midi. Il n’en était pas moins assidu et mettait tout en œuvre pour donner un cours de qualité.

Ce jour-là, à cause de l’intervention qu’il avait dû faire avec le notable perfectionniste, il avait dû manger plus tard que d’habitude et risquait donc de ne pas être à l’heure pour son cours. Heureusement, c’était un homme prévoyant qui planifiait toujours avec de l’avance de telle sorte que, lorsque ce genre d’impondérable arrivait, il serait quand même à l’heure.

Quand il entra dans le grand amphithéâtre, il constata que ses cinq étudiants étaient déjà tous arrivés. En effet, comme il enseignait une spécialité pointue, seule une poignée d’élèves par promotion avaient les capacités et les ambitions de suivre ses cours. Il préférait cela ainsi : cela lui permettait d’avoir un meilleur taux d’interaction avec eux.

Satisfait que tous soient à l’heure, il prit la parole avant même d’avoir fini de s’installer à son bureau :

“Bonjour à toutes et tous. Nous allons aujourd’hui parler de la forcelle, rappeler ses propriétés fondamentales et tenter de mettre en équation sa formule d’acquisition d’énergie. La séance prochaine nous verrons quels sont les problèmes liés à la restitution d’énergie et pourquoi il n’est pas possible d’établir un modèle unique pour la mettre en équation.“

Les étudiants commencèrent à griffonner des notes dans leur folio.

“Pour commencer, voici une question assez basique : savez-vous quelles sont les catégories d’énergies en relation avec les propriétés de la forcelle ?”

Quelques-uns des élèves levèrent timidement la main. L’attention du professeur se porta vers une étudiante qui leva la main de manière beaucoup plus enthousiaste que ses camarades, avec le regard pétillant des personnes qui sont sûres d’elles.

“Oui, Hedeiness ?
– Il existe deux types d’énergie : l’énergie cinétique et l’énergie thermique.”

Le professeur lui lança un sourire radieux.

“C’est bien…”

L’élève était au comble de la fierté.

“… mais inexact.”

Toute expression de joie sur le visage de Hedeiness avait instantanément disparu. Et oui, pensa Wolsenwulei , la science s’arrête là où la certitude commence. Pour être un bon scientifique, il faut douter de tout, à commencer par ce que l’on sait. Il enchaîna.

“En effet, dans le cadre spécifique de la forcelle, les forces cinétiques sont à séparer en deux groupes : l’élan cinétique et le moment cinétique, qui interagissent de manière très différente avec la forcelle.”

Le professeur se leva, se saisit d’une craie et commença à écrire des équations sur la grande ardoise qui se trouvait juste derrière son bureau.

Après avoir couvert l’ardoise de symboles, il jeta un rapide coup d’œil en direction de Hedeiness. Elle notait avec un zèle exemplaire tout ce que le professeur avait écrit, plissant des yeux en essayant de comprendre chaque ligne. Elle apprend vite de ses erreurs, elle fera une bonne chercheuse. Une fois de plus, Wolsenwulei était content des performances de sa classe.

Le cours continua et, lorsqu’il arriva à la fin de ce qu’il avait préparé pour la journée, il constata qu’il lui restait encore un quart d’heure au bas mot. Plutôt que de libérer en avance ses étudiants, il décida de leur parler un peu de son travail de recherche, celui qu’il effectuait avec la doctoresse Ludakenec.

“Au départ, nous avons réussi à montrer qu’un pain de forcelle qui était exposée à la chaleur du soleil se chargeait légèrement plus vite qu’un pain de forcelle même taille exposée à la chaleur d’un four, si tant est qu’ils sont tout deux chauffés à la même température. Du coup, nous en avons déduit que la lumière était une quatrième forme d’énergie affectant la forcelle.”

“Actuellement, nous essayons de mettre en place un dispositif visant à charger de la forcelle en n’utilisant que de la lumière, sans émettre de chaleur, mais la manipulation est complexe.”

“Quand nous aurons réussi cela, nous essaierons de faire en sorte que l’énergie d’une forcelle soit émise sous forme de lumière, mais nous n’avons encore établi aucun protocole.”

Les étudiants se mirent à poser des questions, mais la cloche annonçant le début du dernier quart venait de sonner, indiquant aux étudiants qu’ils devaient se rendre au cours suivant.

“Ne vous inquiétez pas, je répondrai à toutes vos questions vernidi prochain !”


Alesskissia se frottait lassement l’arrête du nez en regardant Mina se lever à l’horizon, par la fenêtre, sous le ciel orangé du crépuscule.

“Qu’est-ce qui s’est passé ?” demanda Wolsenwulei, en regardant avec détail le filtre brun qui avait désormais un gros trou en son centre.

“J’ai augmenté l’intensité de la combustion,” répondit Alesskissia sans quitter la lune des yeux. “La forcelle ne se chargeait pas – en tout cas pas sensiblement – alors je me suis dit qu’en projetant une lumière plus intense j’obtiendrai de meilleurs résultats.”

Wolsenwulei eut l’air intrigué.

“Et tu ne t’es pas dit qu’en diminuant la quantité de forcelle ça marcherait aussi ?
– Si, j’y ai pensé… mais ça m’obligeait à tout démonter et à confectionner un nouveau récipient en verre. J’ai eu la flemme…”

Malgré le ton morne et empli de déception de sa consœur, Wolsenwulei éclata doucement de rire.

“Ha ha ha ! J’ai l’impression que je commence à un peu trop déteindre sur toi, si même toi tu te mets à commettre ce genre d’erreur !”

La chercheuse ne répondit pas, continuant de contempler l’horizon. Wolsenwulei s’approcha doucement d’elle et posa une main chaleureuse sur son épaule.

“Il y a quelque chose qui ne va pas, Aless ? J’ai l’impression que ton esprit est ailleurs en ce moment.”

Pas de réponse.

“D’habitude, à cette heure, tu es déjà rentrée dans ta famille. Tout va bien ?“

Aless prit une grande inspiration, puis déclara :

“Misteer est parti.”

Wolsen poussa un petit soupir de compassion. Misteer était le mari d’Aless, avec qui elle avait eu une fille prénommée Steison.

“Qu’est-ce qui s’est passé ?”

Aless se leva et se servit une tasse de café tiède. Elle s’enroula dans une petite couverture et s’installa dans l’unique fauteuil qu’ils avaient disposé dans le labo.

“On a longuement discuté. Il a commencé par me dire qu’il ne s’était jamais rendu compte que mon travail avait autant d’importance dans ma vie et qu’il regrettait de ne pas me voir souvent à la maison.
– Pourtant, il y a beaucoup de docteurs, ici à l’Université, qui ont des horaires bien plus larges que les tiens. À commencer par moi, qui quitte rarement le labo avant la mi-nuit.
– Je sais, mais pour lui, qui est homme au foyer, ça fait quand même trop.“

“Il a admis que je n’avais jamais caché mes intentions à ce sujet, mais qu’il ne pouvait simplement pas se rendre compte de ce que cela impliquait tant qu’il ne le vivait pas.“

Aless soupira.

“Il a besoin de changer d’air, d’accumuler un peu d’énergie familiale. Du coup, après en avoir discuté avec moi, il a choisi de retourner vivre chez ses parents.
– Pour toujours ?
– Non, pour deux semaines.
– Et Steison ?
– Il l’a emmenée avec lui. Mais c’est bien pour elle. Si elle était restée, elle n’aurait eu personne pour s’occuper d’elle en journée. Là, au moins, elle verra ses grands-parents.“

Wolsen resta un instant pensif.

“Ça va aller, pour toi ?”

Aless avala une gorgée de café et répondit :

“Les seize prochains jours vont être difficiles, mais c’est pour son bien. Je ne suis pas inquiète, on s’aime toujours et il est hors de question qu’on se sépare – du moins tant que la petite n’est pas adulte – mais c’est juste qu’il s’est rendu compte que notre mode de vie ne lui convenait pas et qu’il faillait qu’il se ressource de temps en temps.”

“Écoute, Aless,” dit Wolsen, “je t’aurais bien proposé de prendre quelques jours de vacances, mais vu que tu les passerais seule, ça ne t’apporterait rien de bon. Par contre, vu qu’on a nos hebdo-congés ensemble, on pourrait se faire une petit virée dans les tavernes de la ville pour rencontrer des gens et oublier un peu tout ça, qu’est-ce que t’en dit ?“

Aless pesa la proposition.

“En plus, notre hebdo-congé commence malkidi, dans deux jours. On travaille un peu demain et après-demain on se détend !”

Elle réfléchit quelques instants de plus, pour finalement déclarer :

“C’est d’accord.“

Elle se leva et se dirigea vers l’entrée du labo.

“Je vais me reposer un peu. Ça ne me sert à rien de ruminer mes soucis comme ça. Ne reste pas trop longtemps.”

Wolsen sourit.

“Repose-toi bien, Aless, et à demain !”

Juste avant de sortir, elle se retourna vers son collègue et ami :

“Wolsen… merci.”


L’Académie Universelle de Ketarop, couramment appelée l’Université, avait un secret que seule une poignée de vieux professeurs connaissaient. Parmi ces vieux professeurs, un seul prenait encore du plaisir à l’admirer. Il s’agissait de l’illustre docteur Wolsenwulei Yggiarl.

Le chercheur était, comme presque tous les soirs, confortablement assis au sommet de la grande fontaine qui ornait le centre du campus académique. À chaque fois, il grimpait avec assurance en s’aidant des prises qui étaient cachées parmi les moulures de pierres volcaniques dans lesquelles avait été taillée la grande et belle fontaine et s’asseyait dans le siège de pierre noire niché dans un cocon de roche blanche qui était invisible quand on était en bas de l’édifice.

Wolsewulei venait toujours à la même heure, quelques minutes avant minuit. Ainsi, quand Mina atteignait son zénith à minuit pile, un prisme placé au sommet de la plus haute tour de l’académie réfractait la lumière en un florilège de couleurs qui venait frapper la pierre blanche autour du spectateur dans un kaléidoscope hypnotisant. Le spectacle durait à peine quelques instants avant de s’évanouir jusqu’au lendemain.

De plus, l’angle d’approche de Mina changeant au fil des mois et des saisons, chaque jour le vitrail de lumière était légèrement différent de la veille, ce qui faisait que chacun des 390 jours de l’année le spectacle était unique.

À cette heure tardive, peu de personnes passait encore dans le grand campus, les rares noctambules préférant les couloirs abritées au climat nocturne venteux du lac d’Ilarop. Ainsi, au cœur de sa routine, le docteur était instinctivement et automatiquement au courant quand quelque chose sortait de l’ordinaire, avant même d’en identifier l’origine. Ce soir-là, cet instinct s’était éveillé.

Il ne mit pas longtemps avant d’en trouver l’origine, malgré l’obscurité de la nuit. Wolsewulei s’approcha d’un des bancs du jardin qui entourait la grande fontaine. Sur ce banc était avachie une personne, une jeune femme, en train de dormir, un in-folio ouvert sur les genoux. Visiblement, il s’agissait d’une étudiante qui s’était assise sur ce banc pour étudier, en début de soirée, mais qui avait vite été rattrapée par la fatigue.

Wolsenwulei alla pour toucher doucement son épaule, afin de la réveiller en douceur. Mais à peine avait-il effleuré la demoiselle qu’elle sursauta en poussant un petit cri de surprise, répandant de ce fait les feuillets du folio sur le sol.

“Que ce passe-t-il ?” s’exclama-t-elle. “Où suis-je ?”

“À l’Université.” répondit posément le professeur. “Il est minuit passé. Je pense que vous devriez rentrer chez vous.”

L’étudiante regarda avec désespoir la lune qui était haute dans le ciel.

“Oh non ! Mes parents doivent m’attendre !”

Wolsenwulei eut un nœud au ventre. Il connaissait bien cette situation, ces moments où l’Université commençait à happer votre vie pour que vous deveniez un peu d’elle, commençant à mettre de côté famille, amis, loisirs, pour finalement être complément avalé par elle. Wolsen et Aless eux-mêmes faisait partie de ces gens-là.

“Pas d’inquiétude,” tenta-t-il de rassurer, “Je peux vous raccompagner si vous le voulez.”

“C’est-à-dire que…“ commença l’étudiante d’un ait gêné “… c’est assez loin d’ici. J’habite à l’autre bout de la ville, à presque une heure de marche.”

Wolsenwulei sourit tendrement.

“Pas de problème, j’ai un véhicule.”

Le professeur aida la jeune fille à ramasser ses pages de notes qui commençaient à s’imprégner de rosée sur le dallage froid du jardin. Sous les rayons de la lune, il put voir sur certaines pages que l’étudiante se spécialisait dans l’astrologie, une science pointue et presque inexplorée. Elle devait être en dernière année. La plupart de ceux qui suivaient ce cursus n’avait – pour l’heure du moins – pas beaucoup de débouchés hormis la recherche. Il était donc assez probable que Wolsenwulei continue de la croiser dans les couloir de l’académie dans les années à venir.

“L’avenir de l’Université” murmura le chercheur pour lui-même.

“Pardon ?
– Excusez-moi, je pensais tout haut.”

Une fois les feuilles ramassées, Wolsenwulei prit l’étudiante par le bras et la guida jusqu’à la sortie. Dans la fraîcheur nocturne, le contact avec une consœur – potentielle consœur – était chaleureux. Hormis Aless, il n’avait que peu d’amis au sein de l’Université. Et si on ôtait l’arène qu’était pour lui le réfectoire, il n’avait presque aucun contact humain en dehors de son labo. Le fait d’avoir croisé l’ordonnateur Volganisiel et le notable perfectionniste ce jour-là était plutôt inhabituel.

Pendant un court instant, un sentiment de solitude frappa Wolsewulei.

Lorsqu’ils arrivèrent à la voiture magique du professeur – un magnifique véhicule moderne fonctionnant à la forcelle – celui-ci s’arrêta un instant.

“Attends-moi à l’intérieur, j’arrive tout de suite.”

Tandis que l’étudiante s’exécutait, il se retourna une dernière fois vers les immenses bâtiments. L’Université se dressait devant lui dans toute sa splendeur, sa gigantesque tour administrative encadrée par quatre longues ailes, dont deux s’étendait au-dessus des eaux du lac, ses bâtiments annexes, ajoutés au fil des siècles à mesure que la science progressait, ses jardins qui sont restés intouchés depuis sa fondation mais qui ont vu tellement de styles de décoration et de jardinage.

Le vent qui passait à travers les préaux en émettant un sifflement rauque donnait l’impression que l’Université respirait, qu’elle était bel et bien vivante.

Cela faisait quelques années que Wolsenwulei n’avait plus de proche, que l’académie était devenue ce qui s’approchait le plus d’une famille. Cet édifice gargantuesque, cette beauté dont il n’était qu’un atome, était une partie de lui autant qu’il était une partie d’elle.

Wolsenwulei le savait, le doyen de la faculté de physique allait bientôt prendre sa retraite, et en tant que plus ancien chercheur après lui, c’était lui qui allait devoir prendre les rênes. Wolsenwulei n’avait jamais aimé l’administration ou la gestion, mais le fait de devenir un organe fondamental de cet organisme, de devenir le poumon qui allait la faire respirer, était particulièrement grisant.

En un sens, Wolsenwulei allait trouver dans cette fonction un sens à sa vie.

“Professeur ?”

L’étudiante tremblait tellement elle était frigorifiée. Elle était enroulée dans son manteau, en chien de fusil sur le banc avant de la voiture, à gauche de la place du conducteur.

Wolsenwulei ne la fit pas plus attendre. Monta dans son véhicule et lança le sort de mise en branle du moteur à forcelle.

Sur le chemin, la jeune femme demanda au vieux professeur :

“Vous pensiez à quoi, tout à l’heure ?”

Wolsewulei mit un instant avant de trouver la réponse la plus adéquate :

“Il y a une chose que mon vieux mentor m’a appris, quand je n’étais qu’un étudiant. Une chose que très peu de gens connaissent à propose de l’académie. Le secret de l’Université, en somme. Ce secret, je vais te l’apprendre…“

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