Apologie d’un arbre ou l’extrospection d’un ascète oisif

Écrits retrouvé dans les ruines d’une habitation troglodyte isolée, proche de la ville de Ad-Pyrra, dans la Chaîne de Ryou


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, ce sont les ramures invisibles qui, dans une recherche éternelle de bienfaits nutritifs, vont parcourir les terres les plus éloignées, s’enfoncer dans les sables les plus profonds, faire le tour de rochers incontournables dans le seul but d’obtenir l’ambroisie qui, bien qu’inutile à son propre intérêt, est essentielle à un organe supérieur, à une destinée plus grande, à une volonté plus mystique.

Elles n’ont que faire de cette vie grouillante dont la glaise est la nation. Elles ignorent que c’est cette vie, ainsi que la mort de cette vie, qui lui offre son nectar. Elles l’ignorent et les ignorent.

Une fois installées, il est impossible de les faire partir. Elles ancrent leur destin pour l’éternité, jusqu’à ce qu’elles s’effritent de l’intérieur, ce qui est la fin de leur éternité. Mais même au-delà de cet infini, une partie d’elle subsistera, à jamais enracinée, témoin d’une gloire passée, mais n’étant désormais plus que le cadavre d’un destin éculé et qui n’a plus l’utilité que de, dans une ironie qui constitue l’essence de notre monde, nourrir d’autres ramures souterraines.

En attendant ce sort funeste, elles progressent, avancent, s’enfoncent, percent, soulèvent, contournent, entourent, s’ancrent et se figent comme une fondation inamovible. Leur destin est pluriel, mais simple. Elles progressent, avance et s’enfoncent sans réfléchir. Elles percent, soulèvent et contournent sans se rendre compte des obstacles. Elles entourent, s’ancrent et se figent, car tout repose sur elles.


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, c’est le socle majestueux dressé vers le ciel, qui émerge des tréfonds pour octroyer la vie à son être sibyllin, qui est un phare dressé s’offrant à la faune, la flore et à sa propre existence, qui serait d’une laideur monstre s’il était livré à lui-même, mais qui est en réalité le canevas d’une beauté aussi complexe que complète, car il n’existe pas deux troncs qui offrent aux yeux la même peinture.

Mais il n’y a pas que cette esquisse métaphorique qui s’épanche sur sa peau écorchée, il est aussi l’échafaudage d’une vie qui se décrit à de nombreuses échelles. La plus petite d’entre elles se cachent sous sa peau, peinant à se prémunir des instincts de chasse de plus gros, dont les attributs sont spécialement fuselés pour percer celle-ci. Les plus imposants et plus agiles s’en servent à loisir d’abri, de garde-manger ou d’aqueduc. Les derniers, enfin, ont la patience des basidiomycètes et parasitent l’écorce dans un effort de survie.

C’est un pilier de la vie bien au-delà de son corps, car avec ces confrères ils soutiennent l’ombrageuse canopée qui offre un refuge aux être qui fuient les yeux célestes ou les rayons de feu. En famille, ils offrent un labyrinthe aux proie qui courent et aux prédateurs qui guettent. Ils sont le soubassement de la Vie

Le socle est généreux, car dans son immobilité séculaire, il permet à tant d’autres de se mouvoir et de vivre. Cette générosité s’étend bien au-delà de la mort, car lorsque la sécheresse et la pourriture auront pris la place de sa sérénité, la vie n’en sera que plus importante, grouillante et rampante.


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, c’est l’expansion fractale d’appendices qui explosent en milliers de mains sinoples. Partant du tronc, les nœuds mènent à d’autres nœuds qui mènent à d’autres nœuds dans une répétition exponentielle qui mène à une asymptote aussi dense que la surface d’une sphère pleine.

Cette infinité est porteuse d’ares cent fois plus conséquente que le sol sur lequel son pilier est posé, car la complexité est synonyme d’optimalité. Une optimalité dont la fonction première est de capter le nectar doré qui s’écoule de l’astre chaud, ainsi les innombrables mains sont tournées vers le ciel, suppliant pour avoir l’énergie d’accomplir le cycle de vie de cet atome forestier.

Le sang de jade affleure à cet endroit, s’abreuvant de la chaleur solaire avant de replonger dans le tube de copeaux. La sensibilité de l’être est la plus forte à l’extrémité de ses membres, car les ramures ne sont que le proxy entre la nutritive terre et les frondaisons lumineusement perméables.

Mais c’est lorsque le vent les caresse qu’elles révèlent leur plus beau secret : une harmonie mélodieuse, subtile et complexe, qui se superpose au chant aphrodisiaque des passereaux qui s’en servent comme promontoire. Ainsi, la vie prend tout son sens dans le creux de l’oreille des animaux et des observateurs qui ont l’intelligence de rester silencieux. Et lorsqu’elle se détache enfin, la petite pelure végétale n’émet dans son dernier souffle que le bruissement ponctuel de sa courbure qui se pose sur le tapis auburn formé des millions de ses congénères tombées avant elle.


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, c’est l’apparition miraculeuse d’un grain de vie, qui s’extrude de l’armature rigide qui en est la matrice et expose sa tendre fragilité aux merveilles du monde.

C’est une explosion de couleur et de senteur, qui lance un appel retentissant à la faune bariolée pour qu’elle l’aide à engendrer une génération nouvelle. C’est une explosion de couleur et de saveur, qui lance un appel retentissant à la faune volante et grimpante, pour qu’elle transporte le plus loin possible les petites étincelles de vie qui se cachent au creux de ses chairs.

La fleur est le fleuron de l’organisme, qui met tout en œuvre pour assurer le futur bois vert. Le fruit est le fruit de son travail acharné, la recette de ces nutriments accumulés et très justement dosés, pour être sûr que les petites mains le choisisse. C’est cette complexité ultime qui sonne le pinacle de la beauté de l’être, car tout y converge, de la plus vulgaire racine jusqu’à la plus fine branche.

C’est une bouffée grandiose, une inspiration profonde avant un grand souffle où culmine sa beauté dans la mince brume jaune et les jus sucrés qui sont jetés au monde. Cette respiration cyclant sur une année entière, laissant à chacun de contempler chaque mouvement qui l’anime. Ainsi, avec tous les individus en cœur, c’est la sylve tout entière qui respire à plein poumon pour croitre et s’épandre, un but qui se suffit à lui-même. Un but qui peint un tableau somptueux sans le vouloir. Un but qui s’appelle la luxuriance.


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, c’est quand le jonc dépose son dernier souffle, sa dernière chance de féconder la terre, avant de s’abattre sur cette même terre. Son sang est lentement drainé, son écorce lentement asséchée. Parfois, il vit plusieurs décennies de mort avant de choir, parfois il choit presque immédiatement, abattu par la lassitude ou l’instrument d’un bourreau.

Mais le bois mort n’est pas à proprement parlé une mort. C’est le début de la vie, car si son corps n’est, pour un sujet, plus qu’un déchet dépourvu d’âme, il se transforme en abris, en terre fertile où se mettent à habiter nombre d’animaux, de végétaux et de champignons, ce qui représente mille fois plus de vie que celle qui l’habitait quand il se tenait encore debout. Un petit monde qui n’existe que parce que l’écorce qui en est la terre a un jour connu la vie. Ce monde mettra de nombreuse années à être épuisé, tant la quantité de nourriture et la possibilité d’y trouver socle ou refuge sont grandes. Mais il finira par sombrer, comme tous les mondes.

Puis, quand ce corps usé aura perdu tout substance matérielle, que seuls d’abris effondré il ne peut être considéré, de champs épuisés pour les petites vies, il va pouvoir se fondre dans cette terre qui l’a si longtemps porté. Il se glissera alors sous le tapis douillet qu’il a longtemps contribué à pouvoir, et faire don de tout ce qu’il reste de son essence au manteau minéral qui nous a tous porté et nous portera tous, qu’on ignore et piétine à chaque instant. C’est après tant d’année, autant que sa propre vie, qu’on peut effectivement voir que ce corps et devient cendres.

Le cycle se renouvelle, éternel, car ces cendres deviennent le terreaux des nouvelles pousses.


Qu’est-ce que la beauté ?

La beauté, c’est l’équilibre d’un monde complexe.

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